ENTREVUE AVEC MEKY OTTAWA

ENTREVUE AVEC MEKY OTTAWA

ENTREVUE AVEC MEKY OTTAWA

Meky, parle-nous de toi et de ton cheminement artistique.

Moi, c’est Meky Ottawa. Je suis Atikamekw de Manawan et je suis une artiste multidisciplinaire. Mon cheminement a commencé quand j’étais vraiment jeune; ma mère avait alors une caméra et je réalisais des films avec mes cousins et mes cousines. On faisait des films d’horreur! Aussi, à l’âge de 5 ans, ma mère m’avait inscrite pour être figurante dans un film hollywoodien qui était tourné ici, à Montréal : Grey Owl. Il y avait l’acteur Pierce Brosnan —on l’appelait Jame Bond! C’est vraiment à ce moment que je me suis intéressée au cinéma, ensuite aux arts, et aujourd’hui, je fais un peu de tout. Ma mère m’a beaucoup influencé parce qu’elle faisait aussi de la caméra. C’est comme si elle savait que j’allais être une artiste. À 13 ans, mon père m’a acheté une guitare, et moi, je ne savais pas que je voulais une guitare! Ah! Ah! Et finalement j’ai appris à jouer! J’ai toujours eu beaucoup de curiosité et je suis quelqu’un qui aime toucher à tout. Récemment, je me suis acheté une machine à tatouage pour faire de la création. Je suis autodidacte. Je ne suis pas allée à l’université; l’école n’était pas pour moi. J’ai tout appris « sur le tas » et j’ai toujours joué et j’aime jouer. Le travail, pour moi, c’est ça.

 

Comment définis-tu ton style et d’où puises-tu ton inspiration?

J’aime beaucoup l’humour, le dark humor. Mon style vient de mon village, Manawan. C’est moderne et traditionnel, et très coloré. J’aime beaucoup les couleurs. Ça donne beaucoup d’énergie et chacune des couleurs que j’utilise a un symbole spécifique. La couleur est un langage très fort.

 

Est-ce que tu utilises l’art de façon socialement engagée?

Je crois que les gens ont tendance à regarder les œuvres comme si je leur donnais un statement… C’est vraiment important de dire ce qu’on pense à notre époque. Quand t’es un artiste autochtone, t’es un activiste ou un ambassadeur pour ta culture, parce qu’il n’y en a pas beaucoup. On est un faible pourcentage d’artistes autochtones. On est les représentants et la voix de nos cultures.

 

À ton avis, quelle est la portée que peut avoir l’art?

Pour moi, l’art est un message que j’envoies et que les gens vont interpréter de la façon qu’ils veulent. J’aime le mystère. L’art est aussi pour montrer qu’on est présents. Une poétesse chilienne m’a déjà dit : « L’art, c’est très important pour les autochtones puisque c’est le langage qui va nous permettre de faire un pont avec les non-autochtones. L’art est plus peaceful et les gens ont tendance à plus écouter à travers l’art; c’est comme ça qu’on va les charmer, et quand on les aura charmés, ils auront de plus grandes oreilles ». L’art fait connecter les gens. L’art est important pour vivre. Qu’est-ce que le monde serait devenu sans art? C’est important pour notre survie.

 

Qu’est-ce que tu trouves le plus désolant ou fâchant des récents évènements et du racisme systémique qui perdure et qui n’est pas encore reconnu?

C’est très difficile… Ce qui me fâche le plus est quoi qu’on fasse, on est toujours fucked anyways. J’essaye de ne pas être fâchée parce que ça nous gruge et on vieillit plus vite. Mais, c’est flagrant, c’est dans la face de tout le monde et il [le gouvernement] ne dit rien. C’est toxique la façon dont il [le gouvernement] gère les choses; les actions sont très différentes des paroles. Les gens qui ont fait du mal à Joyce, ils sont où en ce moment? Parfois, je suis découragée et d’autres fois, je me dis « yay! Il y a des alliés partout »! On ne sait pas toujours qu’ils sont là, mais ils le sont!

Il faut aussi changer les livres d’histoire, raconter la vraie!

 

Est-ce que tes parents sont des défenseurs des traditions culturelles atikamekws?

Oui. Mes deux parents travaillent pour le CNA, le Conseil de la Nation Atikamekw*. Ma mère est négociatrice adjointe; elle protège les territoires et négocie et mon père dessine les anciens territoires familiaux des autochtones. Il retrace tous les endroits sur des cartes. Mes deux parents sont, et mes grands-parents l’étaient aussi, des militants et des gens qui croient en nous et qui veulent protéger [notre culture]. Nous aussi on essaye de montrer ça à ma nièce, à mon neveu et aux kids aux alentours. Ma mère dit toujours que c’est maintenant à notre tour de prendre la parole.

 

Est-ce qu’il y a un aspect de ta culture qui te rend fière?

J’aime beaucoup parler Atikamekw. C’est une grande fierté pour moi. Je suis aussi fière qu’il y ait un réveil et que les gens soient plus curieux face aux autochtones. De voir qu’il y a des alliés, des gens qui se rassemblent, je trouve ça beau.

 

 Y a-t-il une ou un artiste atikamekw que tu admires particulièrement?

Oui, mais il n’est pas connu. Il s’appelle Atos. C’est un guitariste incroyable. Je lui dis toujours que le jour qu’il vendra des billets pour un concert, il sera sold out en 30 secondes! J’ai déjà utilisé sa musique dans une de mes vidéos. Il n’a pas d’album mais il joue comme une rockstar!

 

Qu’est-ce qui t’as motivé à faire cette collab avec nous?

J’adore faire du branding, du graphisme. Et j’adore le café! Ça vient de mon père; on est des buveurs de café dans la famille! Et quand vous m’avez parlé du projet (remise d’une partie des profits à un organisme), j’ai tout de suite embarqué. J’avais déjà l’organisme Iskweu en tête!

 

On t’avait demandé de choisir un organisme auquel remettre une partie des profits de la vente des sacs pour lesquels on a créé cette collaboration. Tu as choisi Iskweu, une initiative du Foyer pour femmes autochtones de Montréal qui vise à accompagner les familles lorsqu' il y a disparition d'une femme ou d’une fille autochtone. Pourquoi?

Je trouve que cet organisme fait des choses importantes et j’aime aider quand je peux. C’est un petit geste. Ce qui me trouble, c'est comment les MMIW (Murdered and Missing Indigenous Women)** disparaissent in silence, sous les yeux de personnes en uniformes que le gouvernement gère ainsi que la violence et la discrimination [commises par] les services de police. Les femmes qui dénoncent les abus de pouvoir que pratiquent les représentants de la police sont shamées publiquement.  C'est très facile de contrôler l'image des autres quand tu as du pouvoir, les outils et des amis. Et quand il y a des actions prises par le gouvernement, les paroles et les actions ne sont pas pareilles. On doit repenser la police, sa philosophie et sa politique. On nous oublie trop facilement et c'est pour cela que c'est important de se mettre debout avec [les gens] qui ont la même vision du monde. Comme ça, on grandit tous dans un environnement plus sûr pour tout le monde. 

 

Qu’est-ce que l’illustration que tu as créée pour Zab et le titre, « Onickaniwon », représentent-ils?

J’avais décidé de dessiner ma main et quand je faisais le travail, j’ai repensé à ce que ma sœur m’avait dit un jour : « On est comme des recettes : une tasse de Kokom, une tasse de Mocom, une tasse de grand-maman, une tasse de grand-papa, une demi-tasse de papa, etc., et c’est comme ça qu’on est créés ». On est tous de petites parcelles des personnes de notre famille. Elle est dans notre sang et on en est les représentants; ma peau et mon ADN sont faits de tous mes ancêtres. Je vais porter fièrement ce message d’amour et de paix.

J'ai choisi Onickaniwon parce que ce mot a différents sens; ça veut dire ''on se réveille''. Premièrement, parce que c'est la première chose que l'on fait le matin, se réveiller; ensuite, si on aime le café, on le prépare. Si je traduis onickaniwon vers le français, c'est l’ « action de mettre fin à l'égarement; on arrête le fait d'être perdu ». C'est la conscience qui se réveille d'un rêve, d'un sommeil profond, d'un nap ou de la réalité. On peut également utiliser onicka pour dire à quelqu'un qu'il doit ouvrir ses yeux et voir la vérité.

 

Qu’aimerais-tu dire aux gens qui voudraient en connaître plus sur les peuples autochtones?

Il faut être ouvert d’esprit et s’intéresser aux autres. Il faut aussi prendre le temps de récrire la vraie Histoire, celle transmise par nos familles, leur héritage. On sait ce qui s’est passé et ça doit être écrit, même si c’est triste pour les Autochtones et embarrassant pour le Canada et le Québec. Moi aussi je me souviens… Les non-Autochtones, les personnes de couleur, tout le monde en Amérique : mes ancêtres ont tendu la main à vos ancêtres.

 * Pour découvrir la culture atikamekw : https://www.atikamekwsipi.com/

** Pour en connaitre davantage sur la violence et la discrimination de la part de la police envers les femmes autochtones : https://liguedesdroits.ca/femmes-autochtones-police-violence-discrimination/